Guerre des tranchées agricole

May 25, 2008

Historiquement, l’autarcie économique est associée aux régimes totalitaires et à la guerre totale. Le tout accompagné d’expansionnisme militaire et territorial, ou du moins de subjugation de pays satellites aux volontés de l’Etat surpuissant. Inutile de faire référence à l’Allemagne nazie ou à l’Union Soviétique du temps to COMECON.

L’autarcie, c’est l’économie de guerre avec un Etat hyper-puissant mobilisant par coercition l’ensemble de la société. Mais on peut aussi considérer l’autarcie ou l’auto-suffisance dans l’agriculture comme reflétant une arriération pré-industrielle. Les paysans d’Ancien Regime étaient certainement plus ou moins autarciques. Mais on vivait dans la misère, et le régime alimentaire était extrêmement limité. Fort heureusement, même sous l’Ancien Régime, nous ne vivions pas en complète autarcie ! Les pommes de terre, partie désormais du folklore germanique entre autres, ou les tomates, sans lesquelles la cuisine méditerranéenne est impensable, nous viennent originairement de Nouveau Monde, la découverte duquel marque plus ou moins les débuts de la « mondialisation ». Tout cela pour dire que, même en agriculture : il est nécessaire d’avoir une division du travail rendue possible par un marché le plus vaste possible pour pouvoir produire et se procurer des produits à meilleur coût, de meilleure qualité et, bien sûr, pour simplement avoir le choix.*

En ces mois de crise alimentaire, c’est non seulement la guerre des prix, et la guerre des modèles économiques. Mais c’est surtout, la gue-guerre des conflits d’intérêt. Les riches agriculteurs s’accrochent à leurs privilèges coûte que coûte. D’aucuns sont sans voix face à la véhémence de la résistance politique des intérêts constitués à coup de subsides, à l’heure ou leur légitimité ne cesse de décroître. J’en viens donc à la chose suivante :

Je crois qu’à part un certain Nicolas S., ma nouvelle préoccupation politique est bien notre cher ministre de l’agriculture et de la pêche, Michel Barnier. A une période où la Politique Agricole Commune est soumise à révision à mi-chemin du budget de l’Union Europenne, le gouvernement français, ici à Bruxelles, fait encore entendre sa voix. Il le fait, comme d’habitude en tant que porte-voix d’autres Etats et intérêts particuliers en Europe ayant des problèmes d’addiction aux subventions. Toutefois, chacun le sait, la France est le principal bénéficiaire de la PAC. En fait, la PAC se réforme pas à pas. Mais notre gouvernement n’aime pas ça.

Juste quelques rappels, de la contre-productivité économique, politique et sociale de ce « machin »** appelé la PAC***:

  • Les raisons pourquoi la PAC devrait abolie sont clairement exposées ici, et ici.
  • Ici un article illustrateur sur l’exemple des quotas laitiers et ses implications ici.
  • Le protectionnisme agricole européen, directement lié à l’existence de la PAC est clairement reconnu comme un problème majeur pour l’économie mondiale : il empêche les pays pauvres et les pays plus efficaces d’exporter vers l’Europe. Les produits européens subventionnés sont une concurrence déloyale dans les pays en voie de développement qui peinent à faire fonctionner leurs systèmes agricoles.
  • Pour qui croirait encore que la PAC aide les agriculteurs pauvres, ici une bonne petite cure de réalisme. Pour être brève: la PAC subventionne les « mornes plaines »**** de Beauce plutôt que la pauvre mémé paysanne du coin qui vend ses artichauts sur les marchés des petites villes de la France profonde.

Mais voici qu’on entend Michel Barnier nous dire que non seulement il faut maintenir la PAC, mais encore favoriser l’autosuffisance alimentaire , voire même “exporter” la PAC vers les pays en voie de développement, notamment, ironiquement, pour gérer les crises…(ici et ici).

La PAC est le produit d’une vision très particulière du monde d’un certain héros national nommé Charles de Gaulle. De Gaulle voulait promouvoir la production européenne et s’assurer de son autosuffisance alimentaire, ce qui est dû aux mauvais souvenirs de famines, liées non pas au commerce libre, mais à la guerre. Par son caractère militaire et son expérience des guerres mondiales « totales » I et II, notre cher héros défunt d’une autre époque avait une vision administrative et dirigiste de la gestion de économie, et une vision mercantiliste ***** du commerce. Toutefois, bien au fait de ses coûts pour les caisses de l’Etat d’une politique agricole aussi volontariste, il en a fait porter le poids financier à l’ensemble des Communautés Européennes. De Gaulle est un cas de conservatisme pur et dur tel que dénoncé par F. A. Hayek : mis a part la “lack of understanding of economic forces” (absence de compréhension des forces économiques), que dénonçait ce penseur libéral se démarquant du conservatisme, il nous rappelait la chose suivante : « Conservatives usually oppose collectivist and directivist measures in the industrial field (…) But at the same time conservatives are usually protectionists and have frequently supported socialist measures in agriculture ». … Nous voici donc munis du portrait-robot de: Michel Barnier !

Barnier veut donc exporter ce modèle dans les pays en voie de développement. Premièrement, l’arrogance d’une telle vision est choquante. On peut, si l’on y tient vraiment, argumenter que la PAC est ou a été bonne pour l’Europe. Mais prétendre qu’elle est bonne pour les autres est éminemment ignorant et présomptueux. Leurs conditions de départ sont simplement différentes. De plus une telle exportation est impossible. On peut, peut-être l’imposer à un faible pays africain dans le cadre d’un accord commercial bilatéral, mais la se révèle ce qu’est vraiment une telle idée « exportatrice »: une sorte d’impérialisme. Par ailleurs, un pauvre pays Africain ne peut certainement pas se permettre une PAC. Il n’en a ni les moyens financiers ni les capacités administratives. Tout au plus, cela générerait plus de corruption.

Il existe déjà des équivalents de PAC dans le monde. Notamment en Inde. L’Inde a une agriculture extrêmement protégée et un « marché » agricole presque entièrement administré par l’Etat.****** Avec les effets que l’on sait : misère rurale des plus choquantes, malnutrition généralisée, et inégalités sociales criantes. Je suis en train de finir le dernier livre de l’économiste de l’Universite de Columbia Arvind Panagariya « India, The Emerging Giant » (qui est superbe). Dans ses chapitres consacrés à l’agriculture il propose des réformes drastiques : abolition des subventions aux intrants, abolition du système de monopole public d’achat des biens agricoles, abolition, ou limitation à un strict minimum, du système de stockage public des produits agricoles, abolition des restrictions sur la taille des propriétés, renforcement des droits légaux des tenanciers, et bien sûr, ouverture aux marchés internationaux. Tous ces mécanismes, qui, malgré certaines réformes, restent encore en place, restreignent la production et maintiennent les prix artificiellement élevés, au détriment notamment des plus pauvres en Inde. Ces derniers sont : les paysans, et surtout les paysans sans terre, que l’on compte par centaines de millions.

La PAC est clairement une des causes de la hausse des prix des produits alimentaires. Certes, les subventions maintiennent un prix artificiellement bas des produits alimentaires. Mais ce sont les contribuables qui paient ; donc, in fine, c’est coûteux. Le système des quotas, les tarifs douaniers élevés, etc., ont par ailleurs un problème majeur : ils donnent de mauvaises incitations. Rien de mieux qu’un signal de prix pour dire aux agriculteurs : produis davantage de ceci, arrête de produire cela ! Une protection ou une subvention tendent à faire persister un producteur dans l’ « erreur ». Il est nécessaire d’avoir un régime agricole flexible qui sache répondre aux besoins réels qui émergent et sont souvent imprévus, telle que la faim des Chinois et Indiens en voie d’enrichissement et les sécheresses en Australie. Un tel ajustement se fait au mieux par les mécanismes de marché, fondés sur les lois de l’offre de la demande, qu’il convient de ne pas perturber par de nuisibles distorsions de type quota, subvention ou droit de douane. Ce ne sont pas, en effet, les bureaucrates de la lointaine Commission Européenne, que nos agriculteurs aiment pourtant tant fustiger pour leur ardeur réglementaire, qui sont en mesure de dire aux agriculteurs ce qu’ils doivent faire !

La PAC est un système désuet qui n’a plus aucune légitimité politique ni économique, si tant est qu’elle n’en ait jamais eu. Sa conception est issue d’une vision dirigiste de l’économie, issue à la fois des méthodes de gestion économique et des traumatismes des guerres mondiales. Mais le monde a changé. La PAC est aujourd’hui une énorme machine à servir des groupes d’intérêt – bénéficiaires de subventions et bureaucrates de ministères de l’agriculture – qui mènent désormais une vraie guerre des tranchées. Malheureusement, on n’est même pas sûr qu’ils vont la perdre.

_________________________________________________________

* Moi, les galettes de blé du Moyen Age accompagnées de lard les dimanches, je n’en veux pas ! Vous ?

** pour citer Charles de Gaulle

*** non, pas l’ONU!

**** pour citer Victor Hugo, s’exprimant sur le champ de Bataille de Waterloo ou Napoléon fut vaincu définitivement

***** Le mercantilisme, c’est l’idée que les importations c’est mauvais, et les exportations c’est bon. En realité, ce sont les importations qui favorisent les exportations.

****** En réalité, à côté du systeme indien, la PAC apparaît comme de l’ultra-libéralisme!

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