La voie de l’ouverture et de la légalisation. Immigration, travail et identité – faux problèmes et vraies solutions.

July 4, 2007

L’opinion publique en Europe et aux Etats-Unis est de plus en plus hostile à l’immigration. Mais la manipulation politique du thème de l’immigration, et avant tout le jeu avec les peurs, est avant tout devenue un jeu de politiciens en quête éperdue de votes.

Nicolas Sarkozy a mené campagne sur le thème de l’ « immigration choisie ». Il a mis en place un Ministère de l’Immigration de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Co-Developpement. [Je dois me boucher le nez quelques secondes avant de reprendre :] Les relents de paternalisme, de mentalité coloniale, de nationalisme et de racisme latent sont plus qu’évidents dans cette appellation. On le sait, dans le fond, peu de choses vont changer en pratique, il s’agit avant tout d’une concentration de diverses administrations précédemment sous la tutelle de divers autres ministères [adresse à Bernard Kouchner : avez-vous vraiment signé ce décret d’attribution? Vous en aviez vraiment envie de votre poste de Ministre, coûte que coûte, hein? Avouez-le.].

Le terme « identité nationale » y a été habilement accolé pour soutirer des votes à Jean-Marie Le Pen, avec un succès on ne peut plus spectaculaire. La Lepénisation des Esprits, que plus personne ne semble vraiment dénoncer, s’est vue incarnée, chair, os, et formulaires, dans le monde mystique de la Paperasserie et le monde physique des Camps de Rétention et des Radeaux de la Méduse échoues sur les plages touristiques du Mare Nostrum. O Miracle. Et Amen.

La preuve que nous sommes dans un monde incantatoire : Comment administre-t-on l’identité nationale ? Y aura-t-il des décrets et circulaires la définissant, ou bien la création d’un label « nationalement compatible » achetable au supermarché des identités consommables ? Et honnis ceux qui ne s’y conforment pas ! Ils seront privés d’emploi ! Y aura-t-il un décret ordonnant aux Français de pendre un drapeau tricolore (avec étiquette discrète Made in China) le 14 juillet sur leur balcon, histoire de soutirer des votes à Madame Royal ? Du côté de Free Luna on considère à raison que l’attitude française négative vis-à-vis de l’immigration n’est pas seulement un problème de droite. L’hostilité envers la concurrence de la main d’œuvre moins chère, que ce soit en Chine, ou venant de Roumanie contribue à alimenter la haine de l’Immigrant. J’ajouterais que, surtout, les travailleurs concernés par la concurrence de la mondialisation ont massivement voté pour Sarkozy, après un long aparté chez Le Pen.

Bon, ne nous auto-flagellons pas trop. Ce n’est pas bon pour le moral national. Beaucoup de nos amis européens ont le même type de problèmes. Les Danois ont établi le précédent au début des années 2000 lorsqu’un gouvernement national-populiste a pris le pouvoir, en créant un ministère des Affaires d’Asile, de l’Immigration et de Intégration. On n’osait pas encore y ajouter la mention « identité nationale », cela aurait probablement été considéré trop « nazi », surtout venant de Nordiques blonds. Mais fort heureusement Monsieur Sarkozy n’est pas blond aux yeux bleus. La Pilule passe mieux ainsi.

De plus, le fait que toutes les politiques contre-productives en matière d’immigration, de citoyenneté etc. menées jusqu’à présent soient désormais regroupées sous un seul Ministère à l’appellation choquante, les rend plus visibles, plus clairement identifiables et de ce fait plus facilement dénonçables.

Fort heureusement, pour sauver la face des Européens, les Espagnols donnent un exemple positif en matière de gestion de l’immigration. L’Espagne vient d’annoncer une nouvelle politique destinée à mieux gérer le problème des immigrés qui meurent sur nos plages et qui vivent sous des conditions inhumaines dans la clandestinité. Et là, enfin, nous passons de l’irrationalité des psychologies politiques au monde plus rationnel et rassurant des solutions concrètes et humaines, souvent proposées par, eh, oui, encore ces économistes qui n’y comprennent rien à la politique et qui surtout contredisent tant de vilaineries et contre-vérités prodiguées en politique.

Pour commencer, vous me pardonnerez les citations nationalement non conformes en anglais que je vais publier à partir de ce point :

Le FT rapporte:

“Every summer, Italy and Spain face a humanitarian crisis as thousands of Africans try to reach the Canary Islands or southern Europe.

The migration wave has led to a de facto breakdown of maritime law, with Malta refusing to accept castaways picked up by fishing vessels”.

Les mesures annoncées par le gouvernement espagnol visent à encourager des entreprises à recruter, légalement, et temporairement, des travailleurs en Espagne :

The Spanish government is encouraging businesses to recruit temporary workers from Africa in an effort to discourage illegal migration.
A delegation of Spanish employers will arrive in Senegal on Friday to recruit labour for construction work and the summer harvest.
The initiative has the backing of the Senegalese government, which sees the opening of legal channels for migration as a dignified alternative to the plight of thousands of Africans who risk their lives every year attempting the perilous crossing to Europe.

Un économiste espagnol, Juan Dolado, qui vient de publier un billet chez Vox.EU commente:

Spain’s new immigration policy is a step forward. An even better policy would be a system of temporary (three-year) work visas that were not tied to a specific job.

Il ajoute que par ailleurs:

(…) the Spanish government, with the support of the employers´ confederation, is launching a new programme in Senegal based on the creation of five new vocational training schools (escuelas talleres), 18 mixed companies concerned with the operation of the fishing fleet on the Senegalese coasts, and large investments in tourist industries, where 300,000 Spanish tourists visit the sub-Saharan African countries each year.

A quoi je veux en venir :

Le gouvernement espagnol a compris qu’en matière d’immigration, le problème principal c’est l’illégalité. L’illégalité est quelque chose d’entièrement construit. S’il y a une certaine catégorie d’immigres qui arrivent clandestinement, c’est parce que législateurs et administrations ont choisi de ne pas les laisser entrer . Leur entrée sera necessairement “illégale”. Celle-ci se fera donc de manière “clandestine”. C’est ça, « l’immigration choisie ». Nous la pratiquons déjà [sur le volet attraction de main d’œuvre qualifiée qu’implique le concept d’ “immigration choisie” je reviendrai plus tard].

Mais même si on choisit de ne pas vouloir accueillir des Maliens, eux vont choisir de venir. Le prix humain à payer est plus élevé, mais quant on est jeune Sénégalais dans un pays ou il y a 65% de chômage, alors on ne se pose pas la question. Si j’étais Sénégalaise je ferais pareil. Je n’aurais rien à perdre. Les « clandestins » sont gérés comme des criminels. Bien sûr qu’ils enfreignent la loi. Mais nous nous nous trouvons dans un jeu infernal ou nous amusons à « surveiller et punir » des criminels que nous fabriquons nous-mêmes.

Ce qu’il faut donc, logiquement, c’est mettre un terme à illégalité même. Sauf si on considère criminel le simple fait d’être un pauvre Africain. Régulariser périodiquement les « sans papiers » exploités honteusement dans le marché au noir (bâtiment, services aux personnes, etc.) et exclus de la vie normale en société ne règle pas le problème, il ne fait que le repousser : il faut que l’immigration soit légale. Un point c’est tout. Si on veut maîtriser les flux et réduire les crises humanitaires, il y a des méthodes plus efficaces, plus humaines, et bénéfiques tout autant pour l’immigré que pour l’Etat qui l’accueille.

Le deuxième problème c’est que contrairement à l’opinion courante, nous avons besoin d’immigrés. Nous avons même davantage besoin d’immigrés non qualifiés que d’immigrés qualifiés, ce qui explique aussi pourquoi Chinois, Africains et Polonais persistent à frapper à nos portes :

Timothy Hutton, chez Vox.EU [Vox.EU, c’est tout nouveau, tout beau, et ça fait du bien. Vivement recommandé] aussi, nous dit :

(…) countries gain most from importing factors of production that are relatively scarce. Like other developed regions, the EU has a far higher share of skilled workers in its labour force than does the world as a whole. That simple fact suggests that Europe should be tilting its immigration policies towards the unskilled, rather than towards the highly skilled.

Juan Dolado ajoute, pour le cas de l’Espagne:

Spain is one of the countries with the largest immigration flows in the world since the late nineties (…)The access from Spain into the euro-zone, together with the crises in several Latin American countries and the long-standing decline in Africa, provided the pull-and-push effects behind this amazing rise. The large fall in real interest rates following the adoption of the euro favoured sectors with long and large investments, like the building industry, which were intensive in unskilled labour. The progressive incorporation of women into the labour market also increased the demand for household services, which migrants were happy to provide at low wages (high in purchasing power terms in their countries of origin).

(…) one could undoubtedly say that immigration has been a blessing for the Spanish economy: wages moderated, domestic demand increased, and employment and investment surged (…) the rising migrants´ remittances (€6.5 billion in 2006) which are bound to increase productivity and reduce migration, respectively, in the future.

En ce qui concerne des travailleurs qualifiés, nous n’en avons pas vraiment besoin. Sauf peut-être dans quelques niches et pour entretenir un fructueux esprit cosmopolite et d’échanges. Je pense notamment aux universités. Mais en principe il serait plus bénéfique de maintenir les travailleurs qualifiés là ou ils sont une vraie ressource rare : chez eux. Mais c’est évidemment impossible, vu la situation intenable dans laquelle se trouvent beaucoup de pays en voie de développement. Néanmoins, l’immigration de travailleurs non qualifiés a un coût. Ce qui explique l’hostilité du public et des administrations.

Dixit Timothy Hutton :

Studies of the fiscal impact of immigration typically find that immigrants contribute more in taxes over their lifetimes in the host country than they take out in benefits. But the results are very different for different skill levels. Highly educated immigrants are large net contributors while the low-educated are net recipients. And the size of that gap depends on the host country’s labour market and its tax/benefit system. In the US, immigrants tend to have lower wages but the same (or higher) employment rates as the native-born. By contrast, in Europe, wage differences are less marked but employment gaps are larger. As the welfare system in Europe is also more generous, low-skilled immigrants are likely to be much more of a cost than they would be in countries with more flexible labour markets and less generous welfare states.

Eh bien, mon commentaire est que de toute manière nos systèmes sociaux et notre marché de l’emploi doivent être reformés, car ce sont eux avant tout qui alimentent ce chômage qui coûte tant aux contribuables. Donc d’une pierre deux coups : on s’attaque de front au chômage à la maison, tout en la rendant plus accueillante pour les autres. Ce qui les incite a contribuer davantage, notamment en payant des impôts sur le travail qui leur est offert. [Je sais, je ne me ferais jamais élire sur une telle plateforme de propositions, surtout dans le climat Sego-Sarkozyiste du moment, mais il faut garder l’espoir…]

Concrètement, que faire ?

L’idée fondamentale et première est de rendre l’immigration complètement légale. Mais, si on veut la « contrôler » ou la « maîtriser », on peut la réguler et la taxer.

Philippe Legrain, auteur d’un best-seller intitule Immigrants, Your Country Needs Them, bien que lui-même pour une ouverture pure et simple des frontières, propose une taxe que paieraient les employeurs sur tout immigrant qu’ils embaucheraient :

If open borders are politically unacceptable, Europe should create a legal route for people from developing nations to come and work, regulated through an extra payroll tax on foreign workers. This would be transparent and flexible, raise revenue that would highlight migrants’ contribution to society, and give companies an ¬incentive to hire, or train, domestic staff.
Even if set relatively high, it would undercut people smugglers and slash illegal immigration. Who would risk death, exploitation or deportation if they could come to work within the law by paying an extra tax? And if foreigners could come and go freely, many would stay only temporarily, since most do not want to leave home for ever. Over time, the tax could be gradually lowered – or raised again if migration led to unexpected problems.

Juan Dolado, quant à lui, propose un système de visa de travail temporaire de trois ans non lié à un emploi spécifique:

Our proposal is to offer Temporary Work Visas for an initial period of three years, rather than the current one-year period, which could be later extended to another two years. In the case of the current stock of illegal migrants, insofar as they have not been involved in any offence, they would be offered a maximum initial period of six months, to be subsequently subtracted from the 3+2-year visa if they find a job. Further, the Temporary Work Visas should not be linked to a specific job, fostering workers´ mobility.

These visas should be based on incentives rather that on non-enforceable sanction threats, as is currently the case. The distribution of the Temporary Work Visas would imply an initial payment by the migrant of, say, €1000, in order to finance their administration and the welfare costs of the immigrants´ arrival. A point system, auctions or bilateral agreements (like the one with Senegal) would provide appropriate distribution channels. To enforce the fixed-term duration nature of the visas, a further €1,500 should be paid upfront which, like a rent deposit, would be recouped at the end of the contract when leaving Spain (assuming that the worker has not got Spanish citizenship though the available legal procedures). Note that €2,500 is the amount that immigrants often pay to come as plain tourists, and that – if they were liquidity-constrained – the hiring firms could always anticipate the payment, adjusting their wages later on.

Les avantages d’une telle politique?

The advantages of the Temporary Work Visas are: (i) to foster circular immigration instead of illegal immigration, which happens to be the most permanent one, and to help stop the countries of origin losing their best workers, (ii) to strengthen the accumulation of human capital both by immigrants and natives, the latter because they would see this investment as their best strategy when higher competition for jobs arrives, and (iii) to improve the bargaining power and wages of unskilled workers, since fostering legal contracts would avoid the exploitation and low salaries prevailing in the underground economy.

C’est beau non? Un système qui favorise la circulation des immigrés, et non leur installation permanente, un système qui permet à tout le monde d’accumuler un capital humain, et, enfin, un système qui tend a améliorer la condition des travailleurs non qualifiés, étant donné que la concurrence du travail au noir ne joue plus.

Et l’identité nationale dans tout cela ?

Tout d’abord : je ne sais pas ce qu’est l’identité nationale. Vous ? [Je suis mal placée pour juger me dira-t-on, vu mon profil multinational. Mais ce fait me permet, justement , de plus aisément démonter des mythes qui ne tiennent pas debout]. C’est manger du camembert, aimer la tauromachie, boire de la bière ? Savoir réciter Molière, Goethe ou Shakespeare ? Bien sûr, il y a le rapport à l’histoire : de Vichy au colonialisme en passant par l’Algérie – la tendance au déni persiste. L’absurde glorification des temps perdus aussi. Tout cela envenime dans les débats actuels sur l’identité et l’immigration. Quand aurons-nous enfin réglé ces vielles affaires et passerons à autre chose?

Ce que nous voulons c’est vivre libres et heureux dans un pays ouvert et divers (ce qui n’empêche pas la baguette de pain de continuer d’exister) qui offre des opportunités pour tout le monde, et où règne l’Etat de droit. Pas besoin d’interdire les foulards, par exemple, ni d’exclure des filles de l’Ecole (notre cher nouveau Ministère préféré va être en charge de ces questions, je présume ?). La loi permet de poursuivre des personnes qui forcent tout individu – même de sexe féminin – à faire ce qu’il ne veut pas. Si des hommes « Arabes » des cités avaient un emploi et des perspectives en France ils s’amuseraient moins à exercer les pouvoirs de leur virilité bafouée sur leurs consoeurs. Bref, tout ce que nous ne voulons pas, c’est un pays renfermé, franchouillard, frileux, raciste, et terriblement ennuyeux, ce que la France est devenue. Son “identite nationale d’ouverture” traditionnelle a pratiquement disparu dans le discours public.

Pendant ce temps en fuient par centaines de milliers des travailleurs, tous français, qualifiés ou pas, blancs, noirs, beurs. Ils se dirigent, vers, par, exemple, une métropole ultralibérale et multiculturelle nommée Londres (les estimations vont de 250.000 a 500.000 Français vivant en Grande Bretagne, essentiellement Londres.)…. La France n’est pas le seul pays en Europe qui s’autophagocyte dans le nombrilisme et les illusions du passé. Mais la maladie l’a frappée de la manière particulièrement virulente. Et le temps de récupération semble plus long que chez les autres.

Advertisements

2 Responses to “La voie de l’ouverture et de la légalisation. Immigration, travail et identité – faux problèmes et vraies solutions.”


  1. […] répression inefficace, coûteuse et moralement inacceptable, on voit aisément qu’il y a des solutions alternatives parfaitement raisonnables (voir également ce post et celui-ci). Mais l’hystérie est beaucoup plus facile. Qu’au […]


  2. If only I had a greenback for each time I came here… Incredible writing.


Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s

%d bloggers like this: