La crise de la classe moyenne française en perspective – réflexions autour du dernier ouvrage de Louis Chauvel, « Les classes moyennes à la dérive »

January 7, 2007

L’un des grands thèmes de la critique de la mondialisation du moment est le déclin des classes moyennes dans les pays développés (et même moins développés). Même le Financial Times (FT), le journal de la mondialisation par excellence, s’est beaucoup emparé du sujet ces derniers mois, avec l’éditorialiste américain Lawrence Summers y lançant le maître-mot the anxious middle repris ensuite un peu partout dans les medias.

Les suppléments du week-end de ce même FT ont publié de longues enquêtes sur ce thème. Un reportage récent dresse le portrait de quatre familles « moyennes » souffrant de cette anxiété générale. L’une est indienne, l’autre turque, l’autre américaine, et, bien évidemment, la quatrième, française, passe en premier. La France est considérée l’Homme Malade de notre monde europeano-mondialisé. Moi qui adore le FT (d’autant plus qu’il est la source de mes revenus), je n’ai pas du tout aimé la confusion générée par cet article. Le malaise décrit dans ces quatre familles n’a à mon avis rien, mais alors rien, à voir avec la mondialisation économique. La classe moyenne indienne est généralement optimiste car en plein essor grâce à l’insertion du pays dans les marchés mondiaux, et la famille de petits épiciers décrite dans cet article est une figure d’un monde qui, c’est malheureux à dire, est condamné à disparaître. Car justement, la classe moyenne montante indienne préfère les supermarchés et les centres commerciaux modernes, comme tout le monde. Le malaise de la famille turque vient de la montée non pas de la mondialisation, mais des forces islamistes et conservatrices au sein du pays. Le problème est des plus turcs, et pour mieux le comprendre je recommande vivement la lecture des romans d’Orhan Pamuk, Prix Nobel de littérature 2006, et notamment son dernier, un vrai bijou, Neige. No comment sur la famille américaine, je passe directement au cœur de mon sujet, la (ou les) classe(s) moyenne(s) française(s).

Premier problème de cet article du Financial Times : il dresse le portrait de Parisiens intra-muros ; un couple d’enseignants par-dessus le marché! « Boboland » et ses douceurs. Et en tant qu’enseignants, c’est plutôt la planque, ils sont protégés de ce grand méchant marché mondial jusqu’à la fin de leur vie grâce à un très généreux Etat au fonctionnariat fortement développé. Quelle absence de vrais problèmes et quelle absence de représentativité ! Deuxième problème : sans le vouloir, il entérine la thèse bien souvent bien française selon laquelle tous les malheurs (…ou presque, j’aime exagérer), viennent de la mondialisation.

Pourtant, le malaise est là. On ne peut pas le nier. Alors, quel est ce problème?

J’allais oublier cet article et le léger agacement qu’il avait suscité en moi, lorsqu’un ami (merci Sio!) m’offrit ce Noël un magnifique petit ouvrage du sociologue Louis Chauvel, intitulé « Les classes moyennes à la dérive ». Un portrait dévastateur de la société française qui apporte de nombreux éclairages sur la désespérante misère de la vie politique actuelle. A lire, impérativement. Une centaine de pages seulement, excellemment bien écrites. Il se lit d’une traite.

Louis Chauvel aborde le problème sous l’angle générationnel, et c’est en effet très très intéressant. Pour faire simple, la thèse centrale de cet ouvrage est que la génération des classes moyennes de 1968, issues des ambitieuses politiques publiques et de la croissance des Trente Glorieuses, ayant accaparé les centres de pouvoir politique, culturel, médiatique ainsi que les emplois dans le secteur privé comme dans la fonction publique, n’ont pas accepté de faire les réformes et sacrifices nécessaires pour laisser la place aux suivants, les jeunes d’aujourd’hui (en gros, les 15-35 ans), qui vivent actuellement le problème socialement et politiquement extrêmement dangereux du « déclassement générationnel ».

Apres les émeutes des banlieues, le « Non » à l’Europe (46% des étudiants) et les manifestations contre le CPE, tout ça sous l’ombre des élections présidentielles de 2002 (i.e., le spectre de Le Pen) – on est d’accord avec Monsieur Chauvel – « Le XXIe siècle sera intéressant » (p.16).

Voici quelques citations tirées de l’ouvrage :

Les conditions objectives :

« [J]usqu’en 1975, la croissance annuelle du salaire réel se situait autour de 3,5% en moyenne (…). Depuis le milieu des années 1970, (…) le rythme de croissance des salaires est inférieur a 0,5%, ce qui correspond à une stagnation » (p.49). De ce fait, l’acquisition patrimoniale – avant tout, le logement – devient inaccessible à ceux qui n’ont encore rien (…). C’est là le risque majeur d’une repatrominialisation de l’accès aux classes moyennes. » (p.78).

Un peu d’histoire. Période 1950-milieu années 1970 :

« Quant aux classes moyennes elles-mêmes, elles bénéficient de la montée en puissance d’un Etat fort, volontariste et keynésien, qui allait appliquer les vieilles recettes de l’Etat bismarckien, en les étendant plus loin encore.

Large secteur militaire de haute technologie, filière nucléaire militaire et civile, investissements massifs (…), mais aussi, bien sûr, mise sur pied d’un Etat-providence de haut niveau, intervenant dans tous les aspects de l’existence (…) et bien sûr, enseignement… Voilà autant de nouveaux secteurs de développement de l’action publique, dont l’essentiel fut payé par l’inflation. Ils ont bénéficié à une immense nouvelle classe moyenne (…). »

Trente ans plus tard :

« [L’]explication réside dans un choix sociétal, délibéré ou non, de conserver les acquis de la génération qui a cueilli les fruits de la croissance, au détriment des intérêts de la suivante (…). Il pourrait ainsi être désagréable aux jeunes d’apprendre qu’ils n’ont pas simplement été victimes d’un capitalisme néolibéral qui, à force de maîtrise de l’inflation et de réformes antiétatiques [1], les a privés d’emplois stables et bien payés (qui existent encore) [2] et de logements à bon marché (occupés aujourd’hui par d’autres), mais aussi d’un faux socialisme [3] qui ne les a pas soutenus, qui leur a fait payer leurs impôts (TVA, taxes sur le tabac, sur l’essence, etc.) le prix d’un Etat-providence obèse qui ne leur bénéficie pas et au bout du compte leur fera supporter longtemps les dettes accumulées par leurs heureux prédécesseurs. »

Malaise global des classes moyennes certes, mais malaise bien français ici, que la France elle seule est en mesure de solutionner. Donc, pas la peine de projeter ses malheurs sur :

  • la Banque Centrale Européenne (n’est-ce pas, Madame Royal ? Voici une petite leçon d’économie),
  • l’Europe (n’est-ce pas, Monsieur Fabius?),
  • la marchandisation du monde et le capitalisme américain ultra-libéral (n’est-ce pas, l’Extrême gauche… et droite ?)
  • ou pire, les immigrés (n’est-ce pas Monsieur Le Pen, et pour ceux qu’on n’a pas choisis, Monsieur Sarkozy, et en ce qui concerne les plombiers polonais, Madame Royal ?)
  • … et je n’ose pas mentionner « la racaille » (N’est-ce pas, Monsieur Sarkozy ?).

Il y a du travail sur la planche.

**********************************************************

[1] Les soi-disant politiques néolibérales ont simplement, dans leur ensemble, été des politiques appliquant des principes de base d’économie. Quant on a trop fait la fête, on a une gueule de bois après. L’inflation était catastrophique. Fallait bien la juguler, surtout qu’elle ne créait pas d’emplois (ça s’appelait la « stagflation »).

[2] Oui, les emplois stables existent encore. Ce sont justement les bastions des parents, de la génération précédente. Le CPE était cruel non pas tant parce qu’il « libéralisait » le marché de l’emploi, seule condition pour créer des postes, mais parce qu’il ne le faisait qu’a moitié. L’appliquer aux jeunes mais laisser en place les excessives barrières protectrices de l’emploi occupées par papa-maman, réside le problème. Mais, comme papa-maman sont toujours aux commandes, et que les jeunes ne se sont pas emancipés de l’imaginaire post-soixante-huitard, nous sommes mal partis. Témoignant de la perfide Albion néo-liberale où je réside actuellement avec environ 250 000 autres Français en exil professionnel: il y a plein d’emplois stables ici, et beaucoup d’avancement au mérite. Et quand on est viré, ce qui n’arrive pas tant que ça non plus, on a de bonnes chances de retrouver un emploi – c’est ça la flexibilité et un marché de l’emploi libéralisé (Les Suédois ont aussi un marché de l’emploi flexible, ne l’oublions pas, mais se paient en plus en Etat-providence toujours généreux, ce que les Britanniques n’ont pas choisi de faire). D’ailleurs, dans toute la littérature du moment sur l’anxiété des classes moyennes, la Grande-Bretagne fait figure d’exception. Elle se sent très bien dans la mondialisation. Ses réformes ont été faites dans les années 1980, et Tony Blair, avec Gordon Brown, a mis en œuvre un projet de société alliant efficacité économique à des objectifs sociaux aux résultats certes imparfaits mais impressionnants. Qui des candidats à la présidentielle en France a un véritable projet d’avenir? Qui ?

[3] Quel serait le « vrai » socialisme?

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s

%d bloggers like this: